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Observations sur Conus Guanche Lauer, 1993

Par Sébastien "Khan" Guyonneau

En 1990, José M. Lauer réalise une comparaison entre des spécimens de Conidae qu’il a récoltés sur l’île de Tenerife, aux Canaries, et des spécimens de Conus guinaicus Hwass in Bruguière, 1792 et Conus ventricosus Gmelin, 1791. Il en déduit que ses prélèvements concernent une nouvelle espèce qu’il décrira en 1993 sous le nom de Conus guanche en référence aux Guanches, premiers habitants connus de l’archipel. L’holotype déposé au Muséum National d’Histoire Naturelle de Paris a été récolté dans la zone intertidale rocheuse de Punta Blanca, sur la côte ouest de Tenerife, et mesure 34 mm de longueur pour 18,2 mm de largeur. L’auteur indique une taille moyenne de 27,55 mm pour un ratio hauteur/largeur de 1,81. Il décrit une coquille modérément allongée, légèrement ventrue, lisse et peu brillante. La protoconque de type multispirale intermédiaire (comme par exemple Conus (Lautoconus) ventricosus) précède une téléoconque assez basse de 8 à 9 tours avec une forme convexe devenant moins prononcée avec l’âge et une suture bien marquée soulignée d’une fine ligne brune. Le dernier tour est légèrement bombé, devenant plus droit dans la moitié antérieure, et de texture lisse jusqu’au quart basal qui montre 9 à 11 petits cordons spiralés. L’ouverture assez étroite s’élargit antérieurement, découvrant un intérieur violacé prolongé par une lèvre jaunâtre, fine et coupante. Concernant le dessin, Lauer indique un motif très constant avec peu de variations : le fond est gris-bleuté, la spire montre des lignes radiales brunes plus ou moins nombreuses, le dernier tour s’orne de tâches en zigzag noirâtres ou brunes qui s’étalent au niveau de 2 ou 3 larges bandes spiralées jaunâtres. L’animal a un pied gris foncé, une sole pâle, un siphon noir et sécrète un periostracum translucide vert-marron. L’auteur mentionne également Conus guanche nitens qui se distingue par une spire plus haute, une suture plus profonde, un dernier tour moins bombé et un motif moins dense et plus clair sur fond beige.

Voici maintenant des observations personnelles sur Tenerife, qui rejoignent en partie celles de Lauer sur l’écologie de l’espèce. Conus guanche vit en regroupements d’individus très localisés sur toutes les côtes de l’île avec une préférence pour les milieux agités rocheux dans la zone médiolittorale, ce qui explique la très grande difficulté d’obtenir des spécimens en bon état. On l’observe le plus souvent dans des dépressions basaltiques avec peu de pierres mobiles et une couche d’algues résistantes qui retiennent le sable. A marée basse, l’animal se réfugie dans des cavités ombragées et protégées des vagues ou s’enfouit dans les petites poches de graviers au fond des flaques, sauf lors du pic de la période de reproduction en mai-juin qui le pousse à se déplacer en permanence. Il montre une activité diurne une heure environ après l’étale de basse mer et peut se déplacer en zones exondée lorsque les températures sont fraîches. Il se nourrit de vers Polychètes, notamment Perinereis cultrifera (Grube, 1840), et possède une dent radulaire typique des vermivores, avec un ardillon unique qui complète une lame légèrement dentelée. L’opercule est présent mais de très petite taille, fixé sur un pied fort de couleur grise ou crème marbré de noir. Les tentacules céphaliques et l’intérieur du siphon ont le plus souvent une teinte rosée ou pourpre.

1 : C. guanche, spécimens vivants, formes marron et typique, Los Silos et Alcala
2 : C. guanche, vivant dans son biotope typique, Alcala
3 : C. guanche, 27 et 30mm, Garachico
4 : C. guanche, 34 et 36mm, Puerto de Santiago
5 : C. guanche, 25 et 28mm, Los Silos
6 : C. guanche, 28 et 27mm, Los Silos
7 : C. guanche formes jaune et orange, 29 et 26mm, Los Gigantes et Puertito
8 : C. guanche, 20 et 22mm, El Médano
9 : C. guanche forme typique, 27mm, Alcala
10 : C. guanche forme typique, 27mm, Alcala
11 : C. guanche, détails de motifs typiques et opercule
12 : Conus guanche nitens, 30mm, Alcala, collection J.M. Barrios
13 : C. guanche forme orange, 34 mm, La Caleta, collection J.M. Barrios
14 : C. guanche freak, 33mm, Los Gigantes
15 : C. guanche grande taille, 42mm, Puerto de Santiago

Conus guanche vit en sympatrie avec Conus guinaicus sur au moins deux zones près de Los Christianos et d’El Médano au sud de l’île, ce qui constitue la seule source de confusion possible. La stabilité des motifs évoquée par Lauer est rapidement écartée lorsqu’on peut comparer des lots de provenances différentes. L’espèce a été observée principalement sur les îles qui s’élèvent à l’est de l’archipel, de Tenerife à Lanzarote, et son caractère endémique est mentionné dans de nombreuses publications, bien que des spécimens soient régulièrement récoltés au Cap Vert, au Maroc ou en Mauritanie. D’une façon caricaturale on peut dire, par exemple, que les spécimens de l’île de La Graciosa sont plus clairs avec des taches espacées, que ceux de l’île de Lanzarote ont une coloration plus homogène dans les tons beiges ou que ceux de l’île de Gran Canaria sont plus foncés avec un motif plus dense. Mais au-delà de ces grandes tendances on observe sur le terrain des particularités propres à chaque colonie. Pour l’illustrer, je vais citer trois localités de Tenerife : Los Silos sur la côte nord, Puerto de Santiago sur la côte ouest et El Médano sur la côte est. Les spécimens observés à Los Silos vivent sur un petit platier à peine découvert par gros coefficient, au pied d’une falaise battue par les vagues, et se regroupent du côté protégé des éperons rocheux.  Ces coquilles sont de taille moyenne, entre 25 et 29 mm de hauteur, avec des taches marron denses et un motif grossier qui s’étend parfois sur une grande surface, donnant des spécimens presque unis. A Puerto de Santiago, la densité d’individus est très faible et se concentre sur environ 200m2 abrités des principales houles par une avancée rocheuse, qui présente à marée basse une succession de dépressions peu profondes et d’amoncellements de galets.  Les coquilles ont une taille moyenne plus élevée qu’ailleurs, entre 29 et 40 mm, atteignant même 42 mm pour un individu isolé, mais sont extrêmement érodées et recouvertes d’encroûtements calcaires importants. Le motif est typique mais peu dense, avec une couleur de fond légèrement plus jaune. Enfin, le littoral d’El Médano abrite une colonie de petits spécimens, entre 19 et 24 mm de hauteur, sur un platier peu large entouré de plages de sable noir. La zone est bien abritée des principales houles et les flaques retiennent une fine couche de graviers. Les coquilles s’ornent de motifs fins avec des taches en zigzag typiques et de nombreuses lignes spirales en pointillés. Le fond est bleuté ou verdâtre et une bande spiralée plus claire est presque toujours présente aux 2/3 de la hauteur. Une dernière remarque concerne les formes jaune et orange qui se développent parmi les colonies de spécimens typiques, et sont quasiment toujours observées entre Los Gigantes et Alcala pour la première, et entre Playa Paraiso et La Caleta pour la seconde.

Les variations morphologiques sont donc assez grandes et semblent directement liées aux conditions de vie des individus. Il est possible que des études plus poussées du matériel génétique de certaines populations, notamment celles de Fuerteventura et Lanzarote, révèlent des spécificités. De plus, les colonies se limitant parfois à quelques dizaines de mètres de côte, il est possible que certaines petites caractéristiques héréditaires restent locales et que des particularités apparaissent sur une même île. Le brassage étant encore plus limité d’une île à l’autre, il serait intéressant d’approfondir l’étude comparative des motifs de cette jolie espèce canarienne.


Références :
Lauer, J.M., "Description of a new species and a new subspecies of Conus (Mollusca, Prosobranchia, Conidae) from the Canary Islands", Apex, Vol. 8, N° 1-2, Société Belge de Malacologie, Bruxelles, 1993
Deniz, F., "Colour variations of C. guanche Lauer, 1993", The Cone Collector, N°3, Antonio Monteiro, juillet 2007
Collectif, "Patterns of Cladogenesis in the Venomous Marine Gastropod Genus Conus from the Cape Verde Islands", Systematic biology, Vol. 54, Society of Systematic Biologists, Oxford, 2005


Remerciements :
Merci à Joel Cholet et Javier Martin Barrios pour leur aide dans l’identification des spécimens présentés et leurs conseils.

Cet article a été publié pour la première fois dans le bulletin de l'Association Française de Conchyliologie, Xenophora n°128, octobre 2009.

Pour citer cet article : S. GUYONNEAU, Observations sur Conus Guanche Lauer, 1993, version online, www.khanshells.com, avril 2010.

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