Texte, dessins et photographies de Sébastien "Khan" Guyonneau

Ete 2006. J’ai l’opportunité d’effectuer un voyage touristique dans l’archipel de Zanzibar, au large des côtes de Tanzanie. Ce séjour d’un mois est l’occasion de faire quelques observations et collectes conchyliologiques dans l’océan Indien, et je m’y prépare en passant en revue ma courte bibliographie sur la région. Dans le Compendium d’Abbott et Dance, je m’attarde sur les membres de la famille des Turbinellidae en découvrant deux coquilles particulièrement intéressantes : la forme jaune de Vasum rhinoceros (Gmelin, 1791) et surtout Tudicula zanzibarica Abbott, 1958 (fig. 1 et 2), un autre Vasinae, endémique de la zone qui m’intéresse.[1] Ces deux espèces sont particulièrement belles et rares, ce qui les place en tête de ma liste de souhaits coquilliers.

Je poursuis donc mes recherches avec le premier tome de l’ouvrage The sea shells of Dar es Salaam de Spry consacré aux gastéropodes, sans trouver d’informations particulières.[2] Dans le guide de Lindner, j’observe une confirmation pour la forme jaune de V. rhinoceros, qui montre une callosité columellaire blanche, contrairement à la couleur brune observée sur la forme typique. L’auteur précise qu’il n’existe "qu’une seule colonie près de Zanzibar".[3] La remarque est vague, mais indique tout de même une certaine limitation géographique concernant l’occurrence de cette variation à la coquille claire. Dans la 22ème édition du Rice’s Prices, un V. rhinoceros typique des côtes d’Afrique de l’Est est côté à 6 $, alors que la forme albinos s’envole à 115 $.[4] S’agit-il de spécimens réellement atteints d’albinisme, où ce prix se rapporte-t-il simplement à la "forme jaune" que je convoite ? J’attends l’inflation du dollar pour le vérifier… La même liste annonce le Vasum zanzibarica de Tanzanie à 60 $, ce qui témoigne d’un intérêt certain de la part des collectionneurs pour cette espèce, mais indique aussi une localité plus vaste que l’archipel de Zanzibar. Ces observations peu précises me poussent donc à commander l’exemplaire de Notulae Naturae où Abbott décrit l’espèce Tudicula zanzibarica.[5] L’article indique qu’elle a été découverte lors d’une expédition de recherche sur les mollusques de Zanzibar, initiée par l’Académie des Sciences Naturelles de Philadelphie et réalisée entre les mois de janvier et mars 1957. La technique de récolte a été le dragage entre 10 et 45 mètres de profondeur, et une seule localité sur 45 a permis de pêcher des spécimens vivants. Ce site est situé à environ 800 mètres au sud-ouest de Ras Nungwi, la pointe Nord de l’île principale de l’archipel, Unguja.[6] L’auteur indique que T. zanzibarica a été draguée sur des fonds de 15 mètres composés de sable, de débris coquilliers et d’herbes fines, probablement du genre Zostera.[7] Dans le Compendium, la profondeur est marquée à 6 mètres,[8] ce qui laisse une marge convenable pour des explorations avec masque et tuba. Voilà tout pour la biologie de l’espèce, mais il est possible de penser que l’animal est carnivore comme d’autres membres de la famille, et sa capture pourrait se faire grâce à l’utilisation de pièges avec des bivalves ou des vers comme appâts. En lisant un article de Rosenberg et Richard, j’apprends également que le taxon Tudicula zanzibarica est entré en synonymie depuis 1987, et que le nom convenable est désormais Tudivasum zanzibaricum (Abbott, 1958).[9]
En résumé, je devrais chercher V. rhinoceros "forme jaune" un peu au hasard dans des zones propices au développement de colonies de la forme typique, et T. zanzibaricum près des herbiers sur fonds sableux avec débris, en particulier dans le Nord de l’île. 
Je m’envole donc vers Zanzibar avec très peu d’indices pour trouver ces coquilles rares, et ma motivation n’en est que renforcée. Dès l’arrivée à Stone Town (la vieille ville de la capitale Zanzibar city), une petite exploration des échoppes à souvenirs me permet d’avoir un panorama des espèces les plus vendues. Photographies de mes Turbinellidae à l’appui, je demande aux commerçants s’ils ont déjà vu ces espèces. Quelques V. rhinoceros érodés plus tard, je me rends compte que l’achat de coquilles en ville ne permet d’acquérir que des espèces communes, souvent de piètre qualité. Entre les paniers pleins de Cypraea tigris, Palmadusta diluculum ou Erosaria lamarckii, les stocks vieillissants de Strombus gibberulus et les accumulations poussiéreuses de Cassis cornuta et autres Lambis lambis, les étales de Stone town sont un hymne à la surpêche sans véritable contrôle ; et personne n’a entendu parler de T. zanzibaricum.
Destination Nungwi, la localité type indiquée par Abbott. Pendant une semaine, les plongées ne donnent rien de concluant, sauf la découverte d’une zone corallienne très abîmée où les coquilles vides de V. rhinoceros juvéniles s’accumulent (fig. 3). C’est plus tard, lors d’une plongée à Kizimkazi, la pointe Sud de l’île, que j’observe une véritable colonie, dont les individus s’enfouissent la journée dans le sable, sous les blocs coralliens (fig. 4). Après un passage rapide et peu productif pour cause de maladie sur l’île de Pemba, je retrouve mes marques près de Nungwi, en élargissant la zone de recherche plus au sud de la côte ouest et en plongeant plus profond, près d’herbiers qui se développent entre 10 et 30 mètres de profondeur.
 C’est en suivant les traces laissées dans le sable par quelques Térèbres que je découvre mon premier indice concret, le morceau de spire d’un Vasinae. La suture ressemble à celle d’un Vasum, mais la finesse de la coquille me laisse penser à un bout de Tudivasum, sans pouvoir véritablement le confirmer. Sur le chemin retour, à quelques mètres du bord, je soulève par réflexe un V. rhinoceros qui montre une ouverture plus claire que ses congénères, et me donne la conviction de trouver bientôt ce que je cherche (fig. 5). Je multiplie alors mes observations dans cette zone et j’installe une nasse en filet près des herbiers, à environ 25 mètres de profondeur. Sans succès, car les appâts sont vite dévorés par des poissons ou par les Nassarius qui pullulent à cet endroit. De plus, toutes mes tentatives auprès des pêcheurs locaux ont échoué.
Un changement de résidence va s’avérer très utile, et c’est au large de Kendwa que je poursuis mes investigations. Les fonds coralliens sont plus préservés qu’à Nungwi, les herbiers plus denses et les fonds sableux plus riches en nourriture. Pendant une semaine, j’améliore mes pièges en utilisant des fagots enfouis dans le sable et protégés par des pierres. Les vers ne semblent pas intéresser les mollusques, mais plusieurs espèces de bivalves donnent des résultats pour certains Naticidae, Olividae et Nassariidae. En tâtonnant, j’observe que la chair de Gafrarium pectinatum attire la majorité des espèces fouisseuses, et celle de Chlamys senatoria plaît beaucoup aux Olives.
Il me reste dix jours à passer sur l’île et j’ai installé une dizaine de pièges que je relève tous les jours avec de plus en plus de résultats, surtout dans les zones où s’accumulent les débris coralliens, dans les cuvettes sableuses au cœur des herbiers de Zostera. Un matin, j’ai le plaisir de trouver trois V. rhinoceros à côté d’un piège, et deux d’entre eux ont une coloration externe très claire, presque beige, et une callosité columellaire bien moins brune que celle de leurs congénères. Une recherche approfondie au sud-ouest de cette zone, sur un banc de sable peu profond situé loin du bord, me permettra enfin de découvrir une colonie de Vasum à la coquille presque jaune, mais dont les individus présentent encore des taches foncées sur la columelle (fig. 6). Peu importe, les tests sont magnifiques, très peu érodés, de belle taille et deux d’entre eux iront rejoindre ma collection. Malgré mes efforts répétés et des heures à passer en revue chaque membre de la colonie, aucune trace de la fameuse callosité blanche, mais un spécimen juvénile trouvé mort à la sortie d’un trou de poulpe l’aurait peut-être développée (fig. 7).
Quatre jours avant de retrouver la France, tout espoir semble perdu concernant T. zanzibaricum, et je m’applique alors à tamiser les sables coralliens pour dénicher des micro-espèces. Je remarque que le bas des tombants qui présentent de gros débris sont particulièrement riches. C’est au pied de l’un d’eux, à 8 mètres de profondeur, que j’ai failli boire la tasse de surprise : Tudivasum zanzibaricum reposait là, mort, recouvert d’algues vertes et à demi ensablé. La coquille n’est pas celle d’un adulte mais elle est presque intacte, les parties les plus fines subsistent, l’apex est parfait. Après séchage, le test miraculé est emballé avec toutes les précautions possibles pour le voyage retour. C’est à la maison qu’un nettoyage méticuleux fera ressortir ses magnifiques couleurs, dignes d’un spécimen récolté vivant (fig. 8).
Cette chasse aux Vasinae rares de Zanzibar se termine donc en demi-teinte, et j’aurais bien sûr préféré trouver V. rhinoceros avec une belle callosité blanche et T. zanzibaricum adulte et vivant. Mais l’histoire qui accompagne chacune des coquilles récoltées vaut peut être plus que l’argent qu’il aurait fallu débourser pour acquérir des spécimens "parfaits" sur le marché.
[1] Voici les traductions concernant ces deux espèces : "Vasum rhinoceros (Gmelin, 1791). Centre de l’Afrique de l’Est. Zone de balancement des marées ; localement commun. Forme jaune rare." et "Tudicula zanzibarica Abbott, 1958. Zanzibar. Au large sur fonds sableux à partir de 6m de profondeur ; rare. Photographie de l’Holotype." InR. Tucker Abbott et S. Peter Dance, Compendium of seashells, New York, 1982, pp. 209, 210.
[2] Ouvrage illustré à l’aquarelle sur les coquillages marins communs des côtes tanzaniennes. J. F. Spry, The sea shells of Dar es Salaam, Tanzania society, Dar es Salaam, Part 1 Gastropods, 1968, Part 2 Pelecypoda, 1964.
[3] Gert Lindner, Guide des coquillages marins, Delachaux et Niestlé, Paris - Lausanne, 2000, p. 262. Illustrations : planche 44, fig. 10, 11.
[4]Tom Rice, A catalog of dealers prices for shells, Of sea and shore Publications, Phuket, 2006, p. 119.
[5]R. Tucker Abbott, "A new recent species of Tudicula from Zanzibar (Gastropoda : Vasidae)", in Notulae Naturae n° 305, 25 avril 1958.
[6] Des recherches topographiques m’ont permis de situer approximativement la localité type à 5°43’33’’ de latitude Sud et 39°17’55’’ de longitude Est. Voir carte ci-contre.
[7] La description des fonds sableux des alentours de Nungwi qui m’a été faite par le club de plongée Zanzibar Dive Adventures et des informations extraites de l’Atlas mondial des plantes marines me font penser que les herbiers de cette zone sont formés par l’espèce Zostera capensis. Cf.E. P. Green et F. T. Short, World Atlas of Seagrasses, University of California Press, 2003, pp. 82,83.
[8] R. Tucker Abbott et S. Peter Dance, Op. Cit., p. 210.
[9]Gary Rosenberg et Richard E. Petit, "Ryckholt’s Mélanges paléontologiques, 1851 - 1862, with a new name for Tudicula H&A. Adams, non Ryckholt", in Proceedings of the Academy of Natural Sciences of Philadelphia, vol. 139, 1987, pp. 53-64. Le nom Tudivasum est formé par la contraction de Tudicula et Vasum, pour montrer les liens entre ces deux genres. En latin, tudicula désigne un instrument pour presser les olives, et vas, vasum désigne un objet contenant.
Cet article a été initialement publié dans Xenophora, bulletin trimestriel de l'Association Française de Conchyliologie n°126, en avril 2009.
Pour citer cet article : GUYONNEAU Sébastien, Sur les traces de Tudicula zanzibarica, version online, www.khanshells.com, Bazas, 2010
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